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24/08/2010

Ilôt

C'est marrant mais l'odeur des couloirs, mélanges de shit, d'urine et de sueur de mecs, va me manquer. Un peu. J'aurais pas dit ça en arrivant. La peur aux miches, j'ai habité dans 9m² avec douche ("Privilège de nanas" selon Zorha). Paul Constans, grand rue, Roubaix.


Le foyer de jeunes travailleurs existe depuis bien longtemps. Il va fermer sous peu, être détruit et remplacé par autre chose. Les jeunes iront ailleurs, seront dispersés entre Roubaix, Tourcoing, Wattrelos, "dans des palaces" comme dirait Omar. En partant, il prend ma nouvelle adresse, me dit que j'ai de la chance, un HLM c'est rare d'en trouver un en deux mois. Je sais bien que rester un mois au foyer avec à la clef une solution d'hébergement comme celle-là, c'est un luxe. “Mais faut pas t'en excuser tu sais, rectifiait un locataire, au détour d'un couloir, partir c'est mieux.” Il me drague, et rétro pédale en entendant la phrase “HLM avec mon copain”. “Ah ton copain” qu'il me dit. Je souris, on discute un peu de mon boulot à la redoute et je file. Du foyer, je n'en sais pas grand chose finalement, je n'ai participé à aucune activité, n'ai vu l'éducatrice que pour de menues demandes, et n'ai même pas eu le temps de signer mon bail. Mes voisins de chambre, je ne les connais presque pas. Je sais que mon voisin d'en face se fait souvent déranger à grand coup de poing sur sa porte. A se faire réveiller comme ça jour et nuit, j'ai fini par croire qu'il était dealer, ou qu'il avait de nombreux amis ou qu'il était sourd. Allez savoir.

 

En arrivant, je n'en menais pas large, il faut dire que l'accueil est chaleureux mais émaillé de détails cauchemardesques. Pendant mon état des lieux, je fais le tour avec Zorha, elle me montre les poubelles et au détour d'un escalier dehors, on croise deux types qui rentrent dans le foyer. C'est marrant, ils me font penser à deux flics en civil. Genre BAC. Je suppose d'abord que c'est un relent de manifs qui me revient. Comme si j'avais acquis le flair du gréviste. Et finalement, je ne me trompe pas. On rentre dans le bâtiment et les mecs sont toujours là. Talkies à la ceinture. Je suis plus grande qu'eux mais pourtant je me méfie.
Zorha leur demande :

- Je peux vous aider ?

-On cherche untel. Il répond pas aux convocations, répond le petit blond rasé.

-Ah, je vois, mais son éducateur est pas là. Il est en déplacement.

-On en aurait pour 2 minutes, on le fait sortir et on discute avec lui.

-Oui je vois, mais la direction déjeune là. Y aura personne pour vous aider.

-On a juste besoin de le voir, juste 5minutes.

-C'est quelle chambre ?

Le gardien lui tend la feuille.

-Ok on toque, et on le fait sortir, on en aura pour 15 minutes. On lui parle, et il revient.

-Ok très bien, allez-y.

Tout en bas de l'escalier, on croise un énervé. Cheveux tous courts et petites lunettes, je crois d'abord que c'est un éducateur.

-Vas-y Zorha, faut que tu fasses quelque chose. J'ai bloqué le mec dans sa chambre, il m'a encore volé des affaires. Je peux pas là, faut que quelqu'un vienne. Sinon je vais le tuer, je perds patience. Faut venir.
L'éducateur pose son doigt sur le registre «Chambre X ? C'est Romm** ». « Ah » font les autres éducateurs avec la moue entendue de circonstance.

 

Et puis une soirée, difficile de remarquer un énorme “PETASSE” inscrit en noir sur une porte de chambre toute blanche. Ça me fout d'abord les jetons. Et puis je réfléchis. Seule une fille écrirait “PETASSE”. Un mec écrirait “SALOPE”. Enfin... si on raisonne basiquement. Mais le malaise reste. Après tout, c'est une violence. Petite, mais là quand même. Entre résidents, ça doit pas être toujours rose.

Et puis on sent que les éducateurs n'en mènent pas large, qu'ils font avec les moyens du bord. Les activités, c'est souvent jardinage, cuisine et musique. De quoi calmer les esprits sans doute et essayer de trouver une cohésion dans un tissu familial complètement inexistant. Sachant que je suis journaliste de formation, Zorha me demande si je ne veux pas écrire un journal, ou réaliser des compte rendus d'activité. L'idée me séduit, mais je me ravise vite en me disant que c'est censé être leur boulot. Je sais bien qu'un coup de main serait bienvenu. Mais entre le turbin à la redoute et mon nouvel appart à chercher je ne pouvais pas penser à autre chose. Pas la force, pas l'envie. Et je n'arrive pas à me sentir chez moi entre ces murs où j'ai l'impression de régresser, d'avoir loupé un truc. Et puis je viens d'avoir 25 ans et quand je fais le bilan, j'ai les boules. Mais le foyer m'aura donné le temps d'un petit mois, la possibilité de souffler, de me poser.

Pour certains, c'est une maison, les jeunes y restent un an, voire plus. Et même certains sont placés là, passés leurs 18 ans, alors qu'ils voyagent de foyer en foyer depuis qu'ils sont tout jeune. Si je me souviens bien, la secrétaire dit « PJJ » pour eux. Protection Judiciaire de la jeunesse. Elle me désigne des étiquettes jaunes collées sur les effectifs du foyer. Une dizaine de roses, cinq ou six de jaunes et le reste en bleu. Filles, PJJ, garçons. On est plus d'une centaine dans le foyer. Presque 200.

A la Redoute, quand je parle de la rue d'Alger, ça frissonne. « En foyer, et ça va ? ». Toujours les même plis d'inquiétude sur les fronts. Il n'y avait qu'à 4H30, quand je montais sur mon vélo pour partir travailler que le foyer ne raisonnait pas de cris et que je ne croisais personne dans les couloirs. On ne m'a jamais cassé les pieds ou même racketté ou je ne sais quoi. Et franchement, cette odeur d'urine, de sueur écoeurante et de shit me manque parfois encore...

 
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