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12/12/2009

Sens

Moi, assise par terre au milieu de nos casiers dans les vestiaires : Et merde. Le job a été donné à quelqu'un d'autre.
Elle, en manteau, prête à partir : tu en trouveras un autre tu sais
Moi : Ouais je sais. Ce qui me file le plus le bourdon, c'est de savoir que je vais rester ici
Elle : A faire des masques ?
Moi : Ouais. C'est surtout ça.

Moi, dans ma tête : ma fille t'es en train de dire que tu craches sur le boulot qu'elle fait. Et pour lequel elle n'a pas d'autre choix de vie.
Elle, ne se démonte pas. Finalement, rien ne transparait. Ni amertume, ni même choc, rien. Ah si...le fatalisme.

Moi, sur ma chaise en train de trier les masques : C'est quoi l'Aïd ?
Lui, en train de contrôler les masques : Bah c'est quand le prophète a prouvé à Dieu qu'il croyait en lui en sacrifiant son fils. Mais au dernier moment Dieu l'a remplacé par un mouton.
Moi : donc vous mangez du mouton pour ça ?

Moi, dans ma tête : merde, merde et merde, t'as dit "vous", genre "vous" nia niania je te montre du doigt. Il va peut être le prendre mal.
Lui : Oui mais plutôt de l'agneau, le mouton c'est trop fort.

 

Ya le bobo bien pensant qui pèsera ses mots quinze mille fois, ya le besson de droite qui vomira sa haine en ne pensant rien. Et ya le mec au bas de l'échelle qui finalement écoute tout ça et qui ne trouve que ça n'a aucun sens, véritablement. Sans doute la violence ordinaire. L'habitude de s'arc-bouter pour ne pas sombrer et de trouver normal qu'on lui dise qu'il a raté sa vie. La petite Brigitte ne m'a t'elle pas dit "j'aurais du bosser à l'école c'est de ma faute" et de te déclarer ça droit dans les yeux comme si, bah oui, c'est comme ça, l'échelle sociale, leur échelle sociale, c'est pour les autres.

Il leur restera toujours leurs gamins, leurs maris, leurs femmes. Certains rêvent de matériel, eux, ils, elles se rendent riches d'humains.

23/11/2009

A genoux

Quand je lève les yeux dans mon casier au boulot, il y a les cintres de Brigitte. Brigitte s'est fait lourder il y a un moins d'un mois. Avec deux autres filles. Pas lourdé, genre licencement. Non, plutôt "votre contrat est terminé tchao". Dans le textile et tout l'ancien bassin industriel lillois, c'est l'intérim qui prévaut. Le CDD c'est bonus. Le CDI, le paradis. Bref, un CDD de 6mois, c'est ce qu'on nous a fait signer. Et quand on arrivera au bout, allez savoir ce qu'on aura. On nous a promis re-6 mois.

Mais depuis que Brigitte a signé un renouvellement de 3 mois, on a toutes compris qu'on ne resterait pas autant. On se fera pousser dehors d'ici janvier selon mes pronostics.

La plupart des filles qui travaillent avec moi viennent du textile. Toutes ont fait une ou plusieurs entreprises. Une fille est restée 25ans dans la même boîte. Une autre a bossé 15 ans dans une entreprise qui rassemblait des coupons de tissus dans un grand catalogue pour d'autres enseignes. Son mari est chauffeur et homme à tout faire pour le MEDEF local. Une vie à genoux aux ordres du patronat.

Les cintres laissés par Brigitte me rappellent toujours cette oppression, cette vie passée à trouver un job. A grappiller la moindre miette pour manger.

 

Et quand j'essaie d'expliquer cette rage qui couve en moi, on me répond par la fatalité : "mais on a pas fait d'étude, alors on ne peut pas avoir un bon salaire, et un bon job c'est comme ça." Oui mais non, le système est comme ça. Mais franchement si 7 ans de notre vie conditionnent tout le reste, c'est flippant ! Imaginez... De la seconde à un bac+4-5....un morceau de vie qui encadre le reste. Le système doit changer, mais comment ? J'avoue que je n'ai pas encore trouvé la solution...

Et pour le reste les cintres de Brigitte restent suspendus dans mon casier que j'occupe depuis maintenant quatre mois. Et la boîte en face de la mienne a fait grève 4 jours et a obtenu un meilleur SMIC, et la boîte encore a côté a obtenu de beaux licenciements après une mobilisation syndicale.

 

 

13/10/2009

Ré-enchanter le travail

A force de voir douze mille masques me passer devant les yeux, j'ai décidé de passer outre mon envie de m'étouffer avec. J'ai préféré choisir l'option "fais croire que tu es folle, mais fais les sourire". J'ai ré-enchanté le travail. Je regarde l'atelier comme un terrain de jeu plutôt qu'une salle de torture (même si je ne perds pas de vue son véritable sens).

Dans ma blouse blanche, taille 5, qui appartient d'ailleurs à Annie Pétain (sigh!), il y a moultes barrettes nasales. En plastique et fer, ça ressemble, si vous voulez, aux trucs qui ferment les sachets congélations. En les tordant, on peut créer pleins de choses. J'ai donc une madame offerte par un technicien, un serpent, un scoubidou, des roues de voiture, des bagues...qui peuplent le fond de mes poches.

A la pause, je mange un paquet de Dinosaurus, vous savez ces gâteaux qui existent depuis que...Bah depuis bien longtemps. J'en mangeais quand j'étais pas plus haute que ça. De bons sablés au chocolat, c'est vraiment super. Et puis plongé dans le yaourt à la framboise, le tyrannosaure se retrouve affublé d'un bonnet de bain rose. Infaillible et ça fait marrer mes collègues. Qui me demandent d'aller chez les psy.

Il y a une machine, la flo-pack, ou ulma, ou...bref... Qui enferme chaque masque individuellement, à 80masques à la minutes, il faut aller vite pour les poser. Alors parfois je m'imagine, prise dans la machine, comme une charlie chaplin, et ressortir emballée, comme un cadeau. J'ai d'ailleurs déjà posé un dessin sur l'un deux ce qui a fait marrer de nouveau les copines.

Imaginer les deux collègues des stocks en gangsters du far-west, dessiner sur des masques défectueux, trouver des idées délirantes pour les matières inutilisées, faire un concours de changement de rouleaux, lancer de faux regards outrés à une collègue rigolote...

Bref, tout ça pour oublier, que dans un mois, des copines vont sortir de la boîte, que je squatte un boulot qui pourrait revenir à l'une d'elles, que la boîte est en déficit, que les promesses de renouvellement de contrat sont devenues poussière, que "diplômés ou pas, on est tous dans la même merde", que mes doigts me font mal, que leurs dos les brisent, et que six de mes collègues sont Cotorep, cassés par la manutention alors qu'ils n'ont même pas 50, voire 45 ans.

Serrer les dents, et se marrer quoi qu'il arrive, mais pas trop longtemps. Parce que le jour où il faudra casser du patron, je le ferais en chantant, mais avec la puissance de toutes les douleurs que d'autres ont accumulées pourt survivre.

 
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